Le destin

8 juin 2012 12 h 00 min

C’est un faux numéro qui a tout déclenché, le téléphone sonnant trois fois au cœur de la nuit, s’élevant dans le silence nocturne du bidonville, et la voix à l’autre bout demandant quelqu’un qu’il n’était pas.
Mon père grogna en reposant le portable dans la pénombre. Il pesta quelques instants contre cet idiot qui avait sans doute réveillé tout le village. Je frottais me yeux gourds de sommeil : j’avais été tiré de mon rêve merveilleux. J’entendis le charpoy de mon père grincer tandis qu’il se recouchait. Ma sœur, emmitouflée dans son sari qui serait froissé au réveil, commençait à s’agiter sur notre matelas. Je me recroquevillais pour que mon contact ne la réveille pas tout à fait. L’air était lourd, presque irrespirable. La mousson se faisait languir cette année. Mon père s’inquiétait de plus en plus et explosait pour un rien : les pluies seraient un soulagement pour nous tous. J’avais soif mais je savais qu’avec cette chaleur, il me faudrait aller au puits et j’avais trop peur, du haut de mes cinq ans, de me faire croquer par le chien qui errait depuis quelques jours dans les parages.
Mes yeux, d’abord ensommeillés, s’étaient peu à peu habitués à la pénombre et je distinguais mieux le dos de mon père au fond de la pièce, les contours de ma mère qui dormait avec les jumelles, l’encadrement de la fenêtre qui me donnait une vue imprenable sur les étoiles éclatantes dans la nuit noire. Nous vivions dans une cabane, sans eau ni électricité, et pourtant nous avions un téléphone portable : ma mère l’avait exigé avec la dot de Didi, qui avait épousé mon frère et qui dormait dans l’autre pièce avec lui. Tout à coup, une lumière éclaira la fenêtre et disparu en un instant, aussi vive et fugace que l’éclair. J’ai senti ma sœur se lever du matelas, doucement, ramassant les pans de son sari et les rajustant tandis qu’elle se dirigeait sans bruit au dehors de la maison. Elle n’avait pas fait plus de bruit qu’un courant d’air.
Inquiet de ce qu’il se passait d’inhabituel, je me suis levé à mon tour en tendant l’oreille : nous étions si nombreux dans la pièce que quelqu’un aurait pu se réveiller. Mes jambes maladroites me dirigèrent à la fenêtre. J’avais les pieds nus sur le sol dur qui dégageait une douce tiédeur. Je m’en souviens encore. Je vis alors ma sœur rejoindre une silhouette cachée dans l’ombre de l’arbre en face de chez nous. Je ne voyais pas son visage mais lorsqu’elle se pendit à son cou, je compris qu’il ne s’agissait pas de son fiancé Rajiv, beaucoup plus petit et trapu que celui-là. J’étais petit, mais j’ai immédiatement saisi l’horreur de la situation. La surprise, la crainte d’être pris à espionner, la terreur de la honte que cela pourrait apporter sur notre famille me fit faire un bond. Quelque chose tomba et se brisa en un fracas terrible qui déchira le silence de la nuit. Mon père bondit, ma mère cria, nous étions perdus.

J’avais cinq ans, et ma maladresse a fait basculer à jamais le sort de ma sœur que j’aimais tant. Je m’en souviens comme si c’était hier.


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